De la religion et des femmes.

Le texte original : Religion and women, par Nicholas D. Kristof, sur le site du New York Times (extraits).

h-4-1585254-1264504931De la religion et des femmes.

Les religions tirent leur pouvoir et leur popularité de l’éventail éthique qu’elles offrent. Mais alors, comment se fait-il qu’autant de dogmes aident à perpétuer l’oppression des femmes, que la plupart d’entre nous considèrons pourtant comme profondément inacceptable du point de vue éthique ?

Certes, les chefs de guerre congolais ne citent pas les saintes Écritures pour justifier leurs viols en séries (bien que le dernier « seigneur de guerre » que j’aie rencontré se soit autoproclamé pasteur et porte un badge le désignant comme faisant partie des « rebelles pour le Christ »). Ce n’est pas non plus pour respecter un rite hindou que les épouses sont brûlées en Inde. Et aucun verset coranique n’apprend aux voyous afghans à jeter de l’acide au visage des filles osant se rendre à l’école.

Et pourtant ce genre d’abus – tout comme d’autres injustices plus banales, comme de mettre une claque à sa petite-amie ou de moins payer les femmes à travail égal – ont lieu dans un contexte social qui considère souvent les femmes comme des citoyennes de seconde classe. Ce contexte, les religions ont aidé à le former et ne cherchent pas vraiment à le changer.

« Beaucoup de religions empêchent les femmes de jouer un vrai rôle, égal à celui des hommes, en créant un environnement dans lequel les violations des femmes sont justifiées », notait l’ancien président américain Jimmy Carter le mois dernier, dans un discours devant le Parlement Mondial des Religions en Australie.

« La croyance selon laquelle les femmes sont des êtres humains inférieurs aux yeux de Dieu donne une excuse au mari violent qui bat son épouse, au soldat qui viole une femme, à l’employeur qui utilise une échelle de salaire discriminatoire envers ses salariées féminines, ou aux parents qui décident d’avorter en apprenant qu’ils attendent une fille », a continué Mr Carter.

Jimmy Carter, qui voit la religion comme une des « causes de base de la violation des droits de la femme » est membre des « Elders » (les Aînés), un conseil restreint de dirigeants à la retraite rassemblés par Nelson Mandela. « The Elders » se concentrent sur le rôle de la religion dans l’oppression des femmes, et ils ont émis une déclaration commune à l’attention des principaux dirigeants religieux pour leur « faire changer toute pratique discriminatoire au sein de leurs religions et traditions ».

« The Elders » ne sont ni des non-croyants, ni des fauteurs de trouble : l’archevêque Desmond Tutu en fait partie et le groupe commence ses réunions par un moment de prière silencieuse.

« ‘The Elders’ n’attaquent pas la religion en tant que telle », notait Mary Robinson, ancienne présidente de l’Irlande et Haut-Commissaire aux Nations Unies pour les droits de l’Homme. Mais « nous sommes tous d’accord pour affirmer que s’il y a un enjeu essentiel pour les femmes, c’est la façon dont la religion peut être manipulée pour les soumettre ».

Il y a bien sûr beaucoup d’éléments sur lesquels se baser, à la fois dans le Coran et la Bible, pour ceux qui cherchent à étayer leur théologie de la discrimination.

Le Nouveau Testament cite saint Paul dans le livre de Timothée (I, 2) affirmant que les femmes « doivent se taire ». Le Deutéronome déclare que si une femme ne saigne pas lors de sa nuit de noces, « les hommes de sa ville devront la lapider à mort ». Une prière juive orthodoxe remercie Dieu, « qui ne m’a pas fait femme ». Le Coran stipule qu’une femme devra hériter moins qu’un homme et que son témoignage compte pour la moitié de celui d’un homme.

En toute honnêteté, beaucoup d’érudits pensent que saint Paul n’a pas réellement écrit les passages demandant aux femmes de rester silencieuses. Et l’Islam était à ses début progressiste pour les femmes, socialement parlant – l’infanticide sur les filles était interdit et la polygamie limitée – mais n’a pas continué son avancée.

Mais les dirigeants religieux sanctifient les structures sociales existantes, au lieu de se prononcer en faveur de la justice. En Afrique, cela pourrait énormément aider que les figures religieuses parlent en faveur des veuves, privées du droit de vote à cause de traditions injustes, ou bien pour les victimes de viols, ou les jeunes filles faisant face, à l’école, aux exigences sexuelles de leurs professeurs. Au lieu de cela, en Ouganda, l’influence des chrétiens conservateurs est subie à l’extrême de façon grotesque pour pousser à l’exécution des homosexuels.

Cependant, paradoxalement, les églises d’Afrique qui en ont le plus fait pour donner du pouvoir aux femmes, sont celles qui sont dirigées par les courants évangélique et pentecôtiste. Les Pentecôtistes, en particulier, encouragent les femmes à prendre des rôles prédominants, et pour beaucoup de femmes il s’agit de la première fois qu’on leur confère une telle autorité, et que l’on respecte ainsi leur opinion. En Afrique rurale, les églises pentecôtistes deviennent une force significative de l’émancipation des femmes.

C’est une lueur d’espoir qui nous rappelle que bien que la religion soit une part du problème, elle peut aussi être un facteur de solution. Le Dalaï Lama a sauté le pas et s’est autoproclamé féministe.

Un autre excellent précédent est l’esclavage : toutes les religions du Livre ont accepté l’esclavage. Mohammed avait des esclaves, et saint Paul semble avoir toléré cette pratique. Et pourtant les pionniers de l’abolition étaient des Quakers et des Évangélistes comme William Wilberforce. Les gens de foi ont finalement travaillé férocement au rejet d’une institution oppressive que les églises avaient auparavant tolérée.

De nos jours, quand les institutions religieuses excluent les femmes de leurs hiérarchie et rituels, l’inévitable conséquence est que les femmes sont inférieures aux hommes. « The Elders » ont raison de dire que les groupes religieux devraient s’accorder à défendre un principe éthique simple : les droits humains de tout un chacun sont sacrés, et ne dépendent pas de quelque chose d’aussi terre-à-terre que ses organes génitaux.