Le Groenland : une grande puissance mondiale en devenir ?

Edgar Allan Poe avait renommé l’Arctique dans une de ses nouvelles «les remparts du monde». Il n’imaginait pas à quel point il avait raison. Les glaces Arctiques retiennent 10% de l’eau terrestre, ce qui correspondrait à une hausse du niveau de la mer de sept mètres. Bien que sa glace soit bien plus difficile à faire fondre que celle des autres glaciers, si seulement un septième de la banquise devait disparaître, ce qui semble probable d’ici à 2100, alors certaines des parties du monde parmi les plus peuplées finiraient sous l’eau (Londres, Manhattan, la Floride, mais aussi des pays entiers, comme le Bengladesh ou les Maldives).

Les derniers jours de l’Arctique tel que nous le connaissons semblent être arrivés. Depuis 1979, environ 40% des glaces estivales de la mer Arctique ont fondu dans les océans, et ce phénomène s’accélère. Un jour prochain il n’y aura plus rien en été qu’un immense océan au sommet du monde. Les scientifiques les plus alarmistes prédisent que cela arrivera dès 2015, d’autres sont pour 2030, et les quelques uns à être plus optimistes nous laissent jusqu’en 2070.

La principale raison avancée au phénomène de la fonte de la banquise est l’émission des gaz à effet de serre. Or ces gaz sont émis par le monde entier, et les premiers à en pâtir ont été les Inuits.

Depuis deux mille ans les Inuits ont toujours connu deux saisons. L’hiver est la saison de la chasse sur la glace, avec les traîneaux à chiens, et l’été celle de la pêche et de la chasse en bateau. Mais maintenant que l’hiver disparaît peu à peu, et que l’été a complètement changé, le mode de vie des Inuits change également. Depuis les années 1980, les glaces hivernales se reforment de plus en plus tard dans l’année et sont de plus en plus fines, donc fragiles, ce qui ne permet pas d’aller y chasser. Or s’ils ne peuvent chasser, les Inuits ne peuvent se nourrir.

De plus, au fur et à mesure que la banquise se retire, des énergies fossiles qui semblaient être gelées pour toujours deviennent accessibles pour la première fois. Selon la communauté scientifique, ce serait un quart des réserves mondiales de pétrole qui se trouveraient sous la calotte glacière.

Depuis juin 2009, le Groenland s’achemine vers son indépendance vis-à-vis du Danemark. Dès le début des négociations les Groenlandais ont obtenu qu’après leur accession à leur indépendance, toutes les ressources minières se trouvant sous leur sol leur appartiendront de façon souveraine et entière.

À l’heure où la plupart des gouvernements à travers le monde commencent à penser en terme d’ère «post-pétrolière», dans la mesure où le reste des réserves mondiales de pétrole arrive à épuisement, le gouvernement du Groenland se trouve donc face à un dilemme : leur territoire disparait petit à petit, entraînant la disparition à terme de leur culture. Certains aspects de leur vie telle qu’elle existait depuis deux mille ans ont déjà irrémédiablement disparu. Mais face à ce malheur, une porte de sortie se présente à eux : l’exploitation des réserves de pétrole cachées sous la banquise permettrait largement aux 57.000 habitant du Groenland de faire face au changement radical de leur mode de vie.

Aleqa Hammond, l’actuelle ministre groenlandaise de la famille et de la justice, et pressentie pour devenir prochainement premier ministre, fait partie de ceux qui considèrent que les Groenlandais doivent avant tout penser à leur survie. Après que le monde entier a laissé la banquise fondre malgré les appels au secours et les avertissements lancés par les scientifiques et les Inuits, ces derniers sont désormais arrivés à un point de non retour. «Nous pouvons rester là à nous désoler sur notre sort», explique Aleqa Hammond, «mais cela ne nous avancera à rien. Donc nous devons penser autrement. Qu’est-ce que le réchauffement climatique peut avoir de bénéfique pour nous ? Bien sûr certains pays ou régions perdront tout, et je suis vraiment désolée pour eux, mais nous ne sommes pas en position de nous préoccuper des autres. Le retrait de la banquise a permis aux Groenlandais de mieux apprécier les richesses qu’ils possèdent. Nous savons qu’il y a du pétrole au Groenland. Vous pouvez le toucher, le sentir. Maintenant, de grandes compagnies pétrolières autour du monde s’y intéressent.»

Le Groenland pourrait-il devenir «le nouveau Dubaï», entraînant le monde dans une nouvelle ère pétrolière ? C’est en tout cas l’intention de certains membres du gouvernement groenlandais qui, comme Aleqa Hammond, pensent que les Groenlandais doivent s’intéresser à leur économie avant tout.

De toute façon, même si les nappes pétrolières existant sous la banquise groenlandaise ne sont pas exploitées par les Groenlandais, d’autres pays chercheront à accéder au pétrole et au gaz cachés sous la glace de l’Arctique. La Russie revendique depuis plusieurs années quasiment la moitié de la banquise au motif qu’il s’agirait de la continuité de son territoire sous la mer. Les Russes sont même allés jusqu’à planter un drapeau en titane sous la banquise, à la façon des Américains sur la Lune.

Et les Groenlandais entendent bien ne pas être exclus de la «fête» après que le reste du monde aura joyeusement entrepris de faire disparaître leur pays et leur mode de vie.

Il semblerait que le monde doive faire face à une voix qui prêche un discours bien différent de celui de l’ère «post-pétrolière». Cette fois, les Groenlandais ne se laisseront pas faire par le reste du monde, quitte à tous nous entraîner plus loin dans le réchauffement climatique et dans une nouvelle ère pétrolière. Car après l’échec du sommet de Copenhague de l’hiver dernier, les gouvernements accepteront-ils de voir la menace en face et de prendre les mesures qui s’imposent pour assurer la survie de leurs territoires ? Rien n’est moins sûr, particulièrement lorsque l’on voit l’acharnement que mettent les pays riverains de l’Arctique à vouloir faire main basse sur les richesses encore jalousement gardées par la banquise.

Chloé Chateau