Le Club de lecture : Stéphane Guillon, Carson McCullers et Amélie Nothomb

club de lecture 2 - © Chloé Chateau

Stéphane Guillon, « On m’a demandé de vous calmer » et Amélie Nothomb, Une forme de vie – © Chloé Chateau

Cette semaine, le Club de lecture accueille son premier invité, Jérémy Sanchirico. Vivant en terre d’Albion, complètement anglicanisé, Jérémy a tout naturellement choisi un livre dans la langue de Shakespeare et nous en offre une vision bilingue. De mon côté, j’ai décidé de vous parler d’un livre d’humour (c’est la couverture qui le dit), «On m’a demandé de vous calmer» de Stéphane Guillon, et d’un roman d’Amélie Nothomb (j’avoue, j’ai replongé récemment), Une forme de vie. Bonne lecture !

Carson McCullers, Le Coeur est un chasseur solitaire, 1940 

Par Jérémy Sanchirico

C’est avec une certaine réticence que j’ai décidé de lire ce livre, à cause de ce titre un tant soit peu à l’eau de rose qui laissait présager un livre mélodramatique. J’ai donc d’abord lu une autre œuvre du même auteur, The Ballad of the Sad Café, une nouvelle qui m’avait impressionné par la présence quasi-mystique de ses personnages. Dans The Heart is a Lonely Hunter, Carson McCullers ne déçoit pas. Un sourd-muet, John Singer (quelle ironie !), perd son meilleur ami, Antonapoulos (une espèce de bougre de dessin animé qui ne pense qu’à manger) et s’installe en pension chez les Kelly. Quatre personnages perdus et solitaires commencent alors à tourner autour de lui comme des satellites et lui révèlent tout ce qu’ils ont sur le cœur. Ils ont tous une obsession, une colère ou une sorte de blessure qu’ils déchargent sur John Singer comme à un confesseur – pour Mick Kelly c’est l’ambition de jouer de la musique et de partir loin, très loin de cette petite ville du Sud des Etats-Unis ; pour Jake Blount c’est la révolution, communiste qui plus est ; pour le Dr. Benedict Copeland c’est la condition du peuple Noir et pour Biff Brannon c’est la jeunesse perdue et la sensualité un peu déviante. L’histoire est presque prévisible et parfois cliché, mais la fin est surtout inévitable. Le génie se situe surtout dans la vivacité des personnages et dans leur réalité. Le lecteur acquiert peu à peu une connaissance intuitive des personnages, d’où naît cette perception de prévisibilité. La morale de l’histoire est tragique : le cœur solitaire chassera la compréhension jusqu’à se rendre compte qu’elle est une proie impossible. La littérature est l’arme la plus à même de capturer la bête insaisissable.

Carson McCullers, The Heart is a Lonely Hunter, 1940 (Penguin Classics, 2000)

By Jérémy Sanchirico

I was at first a bit reluctant to read this book. The somewhat romance title lent itself to a soapy story with soapy characters and a soapy ending. Instead I had decided to read another book by Carson McCullers, The Ballad of the Sad Cafe, which had left a durable impression – the characterisation in this short story was overwhelmingly compelling.  Therefore, I decided that The Heart is Lonely Hunter could not be that bad and finally picked it up. It didn’t disappoint. John Singer, a deaf-mute, has just lost his best friend, Antonapoulos – a cartoonish character who only lives to fill his stomach – and decides to move in with the Kellys. Four lost and lonely people will then start to hover around John Singer, telling him their best-kept secrets. They all possess a kind of obsession, anger or internal pain that they unload onto John like they would onto a confessor, or a shrink – Mick Kelly is a young tomboyish girl, whose one ambition is to be a conductor in a far away city, Jack Blount is a red obsessed with revolution, Dr Benedict Copeland is a Black man concerned for the liberation of his people, and Biff Brannon, the Diner owner, is trapped in a life of nostalgia and dubious desires. The story that unfolds is, at times, predictable, and often cliché, and the ending is unavoidable. However, the reader will gain, page by page, an intuitive understanding of the characters, which might explain the predictability – when one knows people, one always finds them predictable. The moral of the story is very tragic: the lonely heart will chase around and long for understanding. However, complete understanding is not possible. Literature is the sole and best weapon for being understood.

The_Heart_is_a_Lonely_Hunter_by_Carson_McCullers

The Heart is a Lonely Hunter by Carson McCullers

Stéphane Guillon, «On m’a demandé de vous calmer», Stock/France Inter, 2009

Par Chloé Chateau

«Humour», annonce la couverture. Discrètement,  certes, mais tout de même. Dans «On m’a demandé de vous calmer»Stéphane Guillon offre à ses lecteurs ses plus belles chroniques sur France Inter, du 21 janvier 2008 au 16 juin 2009. DSK, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy… tout le monde est présent et en prend pour son grade. L’idée est évidemment de reprendre toutes ces chroniques assassines qui ont valu un jour à Stéphane Guillon de s’entendre dire, par le «patron de Radio France», qu’il serait temps de se calmer. «Comme si quelqu’un venait de siffler la fin de la récré», conclut l’humoriste dans son préambule. Le problème, c’est que si on retrouve bien l’esprit de Guillon époque France Inter, on n’éprouve pas le même plaisir en lisant ses papiers qu’on avait à les écouter. Le langage trop parlé rend parfois la lecture fastidieuse et, il faut bien dire ce qui est, les textes de Guillon, c’est quand même à 50% le ton. On se remémore cependant avec plaisir les meilleurs moments de radio de l’humoriste sur Inter, même si on referme le livre un peu déçu.

Stéphane Guillon, "On m'a demandé de vous calmer"

Stéphane Guillon, « On m’a demandé de vous calmer »

Amélie Nothomb, Une forme de vie, Le Livre de Poche, 2010

Par Chloé Chateau

Amélie Nothomb, pour moi, c’est toujours comme un virus. Ça me tourne autour, ça me prend d’un coup par surprise, ne me quitte plus pendant une semaine, me hante, même, jusqu’à la subite guérison qui me fait oublier la fantasque Belge jusqu’à la prochaine rechute. C’est ce qui m’est arrivé récemment. J’ai plongé et lu trois Nothomb, dont Barbe bleue, dont je vous parlais la semaine dernière, et Une forme de vie, qui m’a absolument enchantée. Comme toujours, l’auteur ne s’embarrasse pas de fioritures et commence en allant droit au but : «Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau». Il s’agit d’une lettre d’un soldat américain basé à Bagdad avec qui la romancière va se mettre à correspondre régulièrement, devenant presque accro à cette relation épistolaire. On retrouve ici une histoire sombre à la Amélie Nothomb, qui se lit d’une traite, accro que l’on devient soi-même à ces échanges de mots tantôt glauques, tantôt irréalistes. C’est également avec un plaisir non feint qu’on en apprend plus sur le rapport d’Amélie Nothomb à l’écriture. Pas celle de ses romans, mais celle, plus intime, de sa correspondance. On plonge dans Une forme de vie comme dans une piscine de chocolat et on n’en ressort pas avant d’en avoir dévoré les derniers mots.

Amélie Nothomb, Une forme de vie

Amélie Nothomb, Une forme de vie

Et vous, qu’avez-vous lu cette semaine ?