Mathilde Laurent, parfumeur Cartier : « Le parfum est devenu un outil promotionnel »

Mathilde Laurent, parfumeur maison Cartier, pour Flair - ©Sarah Bouasse

Mathilde Laurent, parfumeur maison Cartier, pour Flair – ©Sarah Bouasse

Mathilde Laurent est parfumeur maison de Cartier depuis 2005. C’est dans son bureau de la rue Boissy d’Anglas qu’elle a reçu Sarah Bouasse, créatrice du blog Flair, pour une discussion « sans chichis » au cours de laquelle elle a osé se révolter contre les maisons qui ne s’investissent pas dans leurs parfums, celles qui vendent les leurs bien trop cher pour coller à leur marque ou encore parler des parfums sur mesure.

« Moi je n’ai jamais voulu devenir parfumeur : j’ai découvert à l’age de 16-17 ans que tout le monde voyait que je sentais tout. Mais moi je n’en avais pas conscience ! », explique Mathilde Laurent à Sarah Bouasse, de Flair.  C’est ainsi que celle qui ne se destinait pas du tout à la création de parfums a fait son chemin, jusqu’à devenir, en 2005, parfumeur maison chez Cartier.

Pour le blog Flair, Mathilde Laurent est revenue sur les maisons de parfumerie et leur mode de fonctionnement, qui dévalorise souvent le parfum :

« Il y a pour moi une sorte de désacralisation du parfum. A l’origine, quand Paul Poiret, Coco Chanel, quand les couturiers ont commencé à investir la parfumerie, il y avait une vraie démarche : celle de compléter un style, un look, et d’avoir un parfum qui correspondait à la vision du style de la maison. Aujourd’hui, ça c’est complètement dégradé.

Preuve en est, beaucoup de maisons se sont mises à faire du parfum alors que toutes n’en avaient pas besoin : toutes n’ont pas un style aussi flashant et incroyable que Chanel et Dior en 1905 ou en 1947 ! Ce n’est pas justifié dans toutes les maisons, mais il se trouve que le parfum est devenu une sorte d’outil promotionnel hyper efficace. (…) Mais il n’y a aucune ambition artistique, et, malheureusement, aucune passion pour le parfum. C’est comme si vous alliez dans un restaurant trois étoiles, que vous demandiez du vin, et qu’on vous disait « oh ben non, mais on va aller en acheter à l’épicerie du coin si vraiment vous en voulez ». »

« Ce qui doit faire rêver dans le parfum, c’est l’art ! »

Mathilde Laurent, elle, est une vraie passionnée du parfum et défend la démarche artistique qui caractérise son métier : « On n’enseigne pas le parfum, et c’est justement un peu ma croix : j’aime expliquer le parfum. Pour moi c’est trop facile de se servir du mystère, de se servir du flou pour perdre les gens et avoir l’air de dominer. Pour moi il n’y a aucune beauté à dominer parce qu’on sait ce que les autres ne savent pas. Ca me révolte. C’est vraiment l’apanage des maisons qui font du parfum sans âme. Au bout du compte, une fois qu’elles ont le jus – comme elles disent – dans le flacon, elles vont faire du lyrisme de gare pour que les gens achètent, (…) et ça c’est de la manipulation pour moi. Ce qui doit faire rêver dans le parfum, c’est l’art ! »

La « désacralisation » du parfum, comme elle l’appelle, n’est pas la seule chose qui choque Mathilde Laurent. L’important, pour elle, « c’est que tout le monde puisse se parfumer. C’est important que tout existe : qu’il y ait des parfums à 10€ et des parfums à 1000€. Moi ce qui m’importe, c’est que quand on achète un parfum à 10€, on en ait pour 10€, et quand on dépense 1000€, on en ait pour 1000€. Ce qui me pose problème à l’heure actuelle, c’est que parfois on dépense 500€ et on en a pour 10€. Ca ça me révolte assez, et c’est un peu contre ça que je me bats. Pas contre le fait qu’il y ait des parfums très cheap, pas chers, qu’on en trouve chez Monoprix, ça au contraire, je trouve que c’est assez noble. » Elle affirme que de voir certaines maisons qui vendent leurs parfums très chers sous couvert de mystère la « met en colère » car « ça manque de dignité ».

Le parfum sur mesure, c’est ne pas acheter un parfum qui ne veut rien dire

Comment expliquer alors qu’elle-même produise des parfums à plusieurs milliers d’euros, même s’il s’agit de parfums sur mesure ? Pour elle, il ne s’agit pas de la même démarche, car « le parfum sur mesure, c’est montrer qu’on n’est pas obligé de se soumettre à ce marché, qu’on est pas obligé d’acheter des parfums qui ne veulent rien dire. Alors évidemment, c’est un service qui coûte extrêmement cher, mais c’est aussi une manière de montrer qu’un parfum ne se fait pas en cinq minutes. C’est vrai qu’on est {Cartier, ndlr} sûrement une des maisons où ça coûte le plus cher (il faut compter 50.000€). Mais il faut comprendre que si vous venez faire un parfum sur-mesure chez Cartier, on va vous faire un vrai parfum pour vous. Vous rencontrez le parfumeur directement : il va sélectionner les essences, parler avec vous pendant deux à trois heures, et travailler la fragrance comme si c’était le prochain lancement Cartier. »

Propos recueillis par Sarah Bouasse. L’interview intégrale se trouve sur le blog Flair.